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Sujet: recherche – pluralité

Un chercheur en informatique pénalisé pour sa thèse sur la «désescalade numérique»

La soutenance d’une thèse du laboratoire de recherche en informatique a été annulé 15 jours avant par le Collège des écoles doctorales, en délégation du président de l’université Grenoble-Alpes. La raison avancée: «Le contenu de la recherche présenté ne relève pas des mathématiques appliquées, la discipline d’inscription de la thèse.» La thèse porte sur la question suivante: « Face à l’accroissement continu du numérique dans nos vies et à ses conséquences sociales et écologiques dramatiques, comment lutter contre ce déferlement depuis les laboratoires de recherche en informatique ? 

Le directeur de thèse Romain Couillet, professeur des universités et chercheur en mathématiques appliquées, affirme: « Cette thèse ne se limite pas à mesurer l’empreinte carbone du numérique : elle en questionne les fondements, les finalités et les implications politiques dans une université qui encourage de plus en plus les recherches en intelligence artificielle, en physique quantique et dans les technologies de pointe. Forcément, ça ne plaît pas. »

Les soutiens sont venus en nombre pour assister à cette soutenance «sauvage».

«Les sciences sociales penchent à gauche, et c’est un problème»

Une chronique du Frankfurter Allgemeine Zeitung souligne que le manque de pluralisme politique en sciences sociales engendrerait des biais méthodologiques. Dans les domaines sensibles comme l’immigration, le professeur associé en migrations [de l’Université de Notre Dame] Alexander Kustov note que les résultats non conformes au consensus progressiste sont souvent minimisés.

Selon le sociologue Neill Gross [du Colby Collège], ce phénomène s’auto-alimente en attirant majoritairement des profils partageant déjà ces idées. Pour préserver l’objectivité scientifique, l’auteur de la chronique insiste sur l’idée que le milieu académique devrait intégrer la diversité des visions du monde au même titre que les diversités de genre ou d’origine. De plus, cette politisation unilatérale à gauche pourrait également alimenter, en réaction, une politisation de la droite.

La professeure en philosophie de l’Université de Tübingen Sabine Döring affirme sur LinkedIn qu’il est délicat d’affirmer que «la politique scientifique devrait prendre des mesures pour contrer cette tendance». «D’une part, il s’agit de supprimer les incitations à l’homogénéisation. D’autre part, une pluralité imposée par les pouvoirs publics constituerait une atteinte (illibérale !) à la liberté scientifique.»

«Yale ne se réfugie pas derrière la ruse consistant à blâmer Donald Trump»

Sous l’impulsion de sa présidente Maurie McInnis, l’Université de Yale a mandaté et publié un rapport d’une franchise inédite, validant les critiques majeures adressées au monde académique.

Madame McInnis y souligne l’urgence de ce virage : «Aujourd’hui, les universités du pays font face à une vague historique de demandes de changement. La confiance envers les institutions s’érode c’est un problème que nous ne pouvons ignorer. Pour que l’enseignement supérieur serve l’intérêt public, nous avons besoin de la confiance du public». Cette démarche a été saluée par le Wall Street Journal, qui y voit une rupture avec l’arrogance et la posture défensive habituelles du milieu universitaire. Le journal notant qu’ils «ne se réfugient pas derrière la ruse consistant à blâmer Donald Trump». 

Le document dénonce ainsi sans détour la dérive des coûts, la bureaucratie galopante, l’inflation des notes et l’opacité des admissions. Plus frappant encore, Yale admet l’existence d’une «monoculture» idéologique qui étouffe le débat.

Pour y remédier, l’université dit imposer à ses départements, dès l’année 2026-2027, une révision de leurs programmes afin de garantir une réelle diversité des perspectives intellectuelles et le respect de la liberté académique.

[L’article est accessible via le PressReader de la BCU.]

Harvard et administration Trump: «c’est comme payer une taxe de protection à la mafia»

Le correspondant de la NZZ aux États-Unis, Christian Weisflog, a récolté plusieurs témoignages aux opinions divisées sur le campus de Harvard vis-à-vis de la politique de l’administration Trump.

L’étudiante et activiste juive Tova Kapla, fondatrice du groupe Students for Freedom (mouvement qui a soutenu la direction de l’Université par des lettres ouvertes et des manifestations pour ne pas céder aux exigences du gouvernement Trump), s’inquiète des actions de la Maison Blanche envers les leaders propalestinien·nes. Selon elle, la réaction de l’administration Trump n’aide pas les étudiant·es juif·ves, au contraire: «La démocratie profite aux juifs. L’histoire juive a montré que lorsque les gouvernements répriment la liberté d’expression, nous en souffrons souvent beaucoup.»

Le professeur et historien d’Harvard juif Derek Penslar, qui a étudié l’antisémitisme à Harvard en coprésidant un groupe de travail qui a publié un rapport en avril dernier, explique que, certes «le rapport a incontestablement documenté que Harvard a un problème avec l’antisémitisme et les préjugés anti-israéliens», mais l’antisémitisme existe sur le campus d’Harvard de la même manière que dans toute la société américaine. Il relativise en précisant que seul «un très petit nombre de professeurs» sont concerné·es. Le professeur dénonce en particulier une instrumentalisation politique de l’antisémitisme destinée selon lui à affaiblir les institutions indépendantes et à restreindre la liberté d’expression. Le professeur est actuellement devenu une cible pour une partie de l’administration Trump, et ne donne ainsi des interviews qu’aux médias européens.

Eli Solomon, étudiant juif en sciences politiques âgé de 19 ans, estime au contraire que «Trump exerce les pressions nécessaires sur Harvard». Selon lui, les réformes imposées rendent l’université plus sûre pour les conservateur·ces et les juif·ves, favorisant un débat plus ouvert. Tout comme le professeur Derek Penslar, il a l’impression qu’il ne s’agit que d’une petite minorité qui rejette catégoriquement les convictions conservatrices. «Certains instituts se sont efforcés d’engager davantage de conférenciers conservateurs. Et l’Université change ses méthodes de recrutement», explique l’étudiant. Pour lui, il manque encore un institut de pensée conservatrice à Harvard, tel qu’il en existe à Yale, Princeton ou Stanford.

Anika Christensen, assistante de recherche au laboratoire de génétique évolutionnaire et membre de Students for Freedom, explique de son côté que bien que de nombreuses subventions ont été débloquées, elles risquent d’être perdues si le gouvernement transfère la décision du tribunal à l’instance suivante. En outre, les demandes de nouveaux fonds pour la recherche à Washington seraient soumises à une censure idéologique: «Si l’on veut étudier quelque chose sur des souris femelles, cela pourrait déjà être trop féministe», déclare-t-il. Harvard a notamment annoncé une réduction de 75% des postes de doctorant·es en sciences à cause du manque de fonds.

Students for Freedom souhaite empêcher tout accord avec l’administration Trump. Selon le professeur Derek Penslar, il n’y aurait aucune garantie que le gouvernement respectera un accord avec Harvard. «Au bout de six mois, ils pourraient revenir et demander encore plus; c’est comme payer de l’argent pour protéger un patron de la mafia.» A minima, les témoignages d’Harvard peuvent et semblent inspirer d’autres universités américaines.

«Ils voulaient empêcher notre cours»

Jacques Ehrenfreund, professeur d’histoire juive à l’Université de Lausanne, revient dans une interview sur l’occupation de l’UNIL en 2024 par des activistes pro-palestinien·nes. «L’Université de Lausanne est en quelque sorte le centre du militantisme pro-palestinien en Suisse.», avance le journaliste Rico Brandle.

Jacques Ehrenfreud décrit une atmosphère hostile sur le campus, marquée par des slogans niant le droit d’Israël à exister et un climat d’intimidation à l’encontre des étudiant·es juif·ves. Lors d’une conférence qu’il devait donner avec un collègue islamologue sur les origines du conflit, des militant·es auraient tenté d’empêcher la tenue du cours. Par la suite, ses interventions ont dû être surveillées par la sécurité.

Par ailleurs, plusieurs étudiant·es juif·ves de l’Université de Lausanne lui auraient confié qu’ils (ou elles) ne souhaitaient plus étudier dans certaines facultés. Il existerait un problème fondamental dans les universités, en particulier dans les sciences sociales : le manque de diversité politique. «On insiste toujours sur l’importance de la diversité en termes de couleur de peau, d’origine ou d’orientation sexuelle. Mais le problème réside dans le manque de diversité des opinions politiques. Dans certains domaines universitaires, celle-ci a complètement disparu au cours des dernières décennies.» Il mentionne par exemple les études post-coloniales, «idéologie centrale de la gauche occidentale», qui ignoraient l’histoire juive et l’islamisme. Il avance qu’il serait urgent de remédier à ce manque de diversité idéologique, tout en respectant l’autonomie de l’université.

«Les millions d’UBS menacent l’indépendance des universités»

«Le Conseil fédéral maintient 24 milliards de fonds propres supplémentaires pour UBS. Or les experts censés évaluer la mesure sont souvent financés par le secteur bancaire.»

Le Swiss Finance Institute par exemple, financé par l’Association suisse des banquiers, complète les salaires de 27 professeur·es dans plusieurs établissement suisses: l’Université de Zurich, l’EPFZ, l’EPFL, ainsi que les Universités de Saint-Gall, Lucerne, Lausanne, Genève, Bâle et l’Università della Svizzera italiana. De plus, l’UBS et la Crédit Suisse ont fait des dons importants à l’UBS et à l’Université de Saint-Gall. 

Deux experts interrogés sur la question de l’indépendance ne sont pas d’accord quant à l’existence d’un conflit d’intérêt qui empêcherait une recherche indépendante.

Dans le contexte où le Conseil doit décider sur les fonds propres pour l’UBS, l’auteur de l’article écrit : «on peut s’interroger sur le fait que le Conseil fédéral se fonde uniquement sur une expertise scientifique de l’académie pour trancher cette question cruciale des coûts.»

 

«Transition écologique : Une école publique polluée par les intérêts privés»

Alors que la moitié des universités françaises ont mis en place des formations sur la transition écologique, les scientifiques Jean Jouzel et Luc Abbadie, auteurs d’un rapport de référence sur le sujet, saluent les progrès accomplis mais mettent en garde contre la dépendance aux financements privés.

En effet, un rapport du Observatoire des multinationales publié mercredi pointe l’omniprésence des multinationales à l’école Politechnique (aussi appelé l’X), dans les chaires, les partenariats et la vie étudiante. «Un entrisme qui retarderait l’arrivée de contenus liés à la protection de l’environnement  dans les cursus et enfermerait les futurs ingénieurs vers un seul modèle de réussite.»

Critiques de la politique du FNS

Ces dernières années, le Fonds national suisse (FNS) a fait l’objet de nombreuses critiques («trop woke, trop à gauche, trop sciences naturelles»). Cependant, il n’avait peu connu de pressions financières jusqu’à aujourd’hui. En début d’année, le Conseil fédéral a déclaré vouloir économiser 412 millions de francs suisses au FNS entre 2027 et 2029, soit environ 11% du budget annuel. En 2027 et 2028, l’entité devra ainsi probablement «rejeter au moins 500 excellents projets». Les coupes concerneront principalement le soutien aux projets ainsi que la promotion des carrières des jeunes chercheurs et chercheuses.

Alors qu’il y a dix ans le FNS pouvait approuver environ 50% des demandes, aujourd’hui ce chiffre est d’environ 35%. Et ce taux diminuera avec les coupes prévues par le Conseil fédéral. Annalena Müller, journaliste auteure de l’article, estime que même avec ces coupes le FNS serait encore en bonne position au regard, par exemple, de la Deutsche Forschungsgemeinschaft qui a un taux de 29,5 % d’acceptation.

La journaliste relève également plusieurs critiques structurelles adressées au FNS: un manque de transparence sur les critères d’excellence scientifique. «Ce système fait régulièrement l’objet de critiques, car il gonfle les effectifs du corps intermédiaire universitaire et éloigne les jeunes adultes hautement qualifiés du marché du travail libre, sans qu’il y ait pour autant de postes à long terme ou de besoin durable pour ces spécialistes universitaires.»

Enfin, la journaliste relève des critiques contre les projets individuels, «dont la valeur informative et l’utilité économique ne sont pas toujours évidentes».

«Les étudiants étrangers sont-ils bénéfiques pour les universités américaines ?»

Durant l’année académique 2023-2024, 1,1 millions d’étudiant·es étrangers·ères se sont inscrits dans les universités américaines, plus de quatre fois qu’en 1979-80. (Le nombre d’étudiant·es globaux a augmenté de 50% pendant la même période.)

Selon David A. Bell, professeur d’histoire à l’Université de Princeton, les universités ont été contentes de les accueillir puisqu’ils et elles requièrent moins souvent l’assistance financière, venant de milieux très aisés et privilégiés. Ce clivage avec les étudiants locaux, voire avec des habitant·es des villes universitaires susciterait des tensions et des jalousies, d’autant plus que l’admission dans les universités de pointe devient de plus en plus compétitive.

L’auteur avance que si les universités sont comprises comme outils de soft power et de compréhension internationale, les bénéfices des échanges sont évidents. Mais d’un point de vue de la mobilité sociale, il devient de plus en plus difficile pour les étudiant·es américain·es d’être admis·es dans une université, d’autant plus s’ils et elles n’ont pas eu les moyens d’aller dans des écoles préparatoires. «Ainsi, ces étudiant·es font paraître les universités américaines encore plus élitistes et peut-être déconnectées, à un moment où le ressentiment populiste à l’égard de ces institutions a facilité l’assaut destructeur de l’administration Trump contre la recherche scientifique qu’elles mènent. En outre, si les étudiant·es étrangers·ères apportent une certaine diversité aux universités américaines, cette diversité n’est peut-être pas aussi importante que celle apportée par les Américains d’origines sociales différentes. Un diplômé d’une école privée d’élite en Grèce ou en Inde peut avoir plus en commun avec un diplômé d’Exeter ou de Horace Mann qu’avec un Américain de la classe ouvrière de l’Alabama rural. Devons-nous transformer les départements d’économie des universités en mini-Davos où les futurs fonctionnaires du Fonds monétaire international de différents pays renforcent les opinions des uns et des autres sur le commerce mondial ?»

«Si l’administration Trump maintient ses politiques actuelles en matière de frontières et de visas et poursuit ses tentatives de détention et d’expulsion des étudiant·es étrangers·ères qui expriment des opinions controversées, les inscriptions étrangères pourraient diminuer considérablement d’elles-mêmes. Mais dans la perspective de l’après-Trump, il sera important que les universités américaines reconnaissent les tensions et les compromis réels liés aux inscriptions internationales et qu’elles équilibrent leur augmentation par une plus grande ouverture à un plus grand éventail [«range»]» de candidatures nationales.

 

«Donald coupe dans le budget des universités et de la recherche scientifique», Columbia cède à la pression

Donald Trump a diminué les budgets des universités et de la recherche scientifique de plusieurs milliards de dollars, créant de l’inquiétude au sein du monde universitaire américain.
L’Université Johns Hopkins de Baltimore a, par exemple, perdu plus de 800 millions de dollars de subventions, ce qui a conduit au licenciement de 2200 employé·es, dont 250 aux Etats-Unis. «Il y a une incompréhension de la raison pour laquelle cela se produit, du moins de la manière dont cela se produit», explique Paul Spiegel, épidémiologiste à la tête d’un département, au micro de la RTS. «Je pense qu’il y aura des décennies de conséquences négatives, en termes de sciences, mais aussi pour l’avenir des jeunes chercheurs», ajoute-il.
La communauté scientifique a déposé plusieurs recours en justice, mais se heurte à une politique «du fait accompli» qui a déjà entrainé la fermeture de plusieurs projets de recherche, conclut le journaliste.

L’Université américaine de Columbia, qui avait reçu un ultimatum pour se conformer aux exigences de la Maison-Blanche, a décidé d’engager les réformes demandées par le gouvernement. Elle l’a fait savoir à ce dernier en lui envoyant une lettre vendredi. N’évoquant jamais la question financière dans sa lettre, l’université se dit prête à «revoir totalement sa gestion des mouvements de protestation étudiants» et «à formaliser une définition de l’antisémitisme». L’université annonce se doter d’un nouveau service d’ordre de «36 agents spéciaux» qui auront la possibilité d’«arrêter» des personnes ou de les expulser du campus quand cela sera jugé «approprié». (Bluewin.ch)
Alors que le gouvernement avait ordonné à l’université de placer les études sur le Proche-Orient, l’Asie du Sud et l’Afrique sous administration forcée pendant cinq ans, privant ainsi la faculté de tout contrôle, l’alma mater n’a pas explicitement répondu à cette mesure drastique, mais a annoncé qu’elle nommerait un responsable chargé de veiller à ce que les programmes d’enseignement soient équilibrés. La direction a également promis une plus grande neutralité institutionnelle, ce qui signifie qu’elle se gardera à l’avenir de toute prise de position politique. (Neue Zürcher Zeitung)

Todd Wolfson, professeur à l’université Rutgers et président de l’American Association of University Professors, a déclaré qu’il s’agissait de la plus grande atteinte à l’autonomie académique et à la liberté d’expression depuis la croisade de McCarthy contre les communistes dans les années 50. (Neue Zürcher Zeitung)

«Cette décision est considérée comme déterminante, car elle pourrait servir de précédent pour d’autres universités de pointe comme Harvard ou Stanford, qui font également l’objet d’une enquête.» (Neue Zürcher Zeitung) Le gouvernement a par exemple menacé mercredi l’Université de Pennsylvanie d’une réduction de 175 millions de dollars car l’université avait admis une femme transgenre dans l’équipe féminine de natation en 2022.

Les Etats-Unis interrogent l’ETHZ sur les questions de genre et de climat

Selon les recherches de la NZZ am Sonntag, les autorités américaines ont demandé à l’ETHZ des informations sur ses recherches. «L’ETH Zurich a reçu un ‘questionnaire’ de l’administration américaine concernant un projet pour lequel nous avons reçu des fonds fédéraux américains», a confirmé le service de presse de la haute école. Alors que l’institution polytechnique garde secret le nom du projet dont il s’agit ainsi que les questions du formulaire, il semblerait qu’il soit clair qu’elles portent sur la diversité, l’égalité, l’inclusion et le climat. En effet, de tels questionnaires avaient également été envoyés à des universités américaines, dont un professeur assistant de l’Université du Michigan avait récemment publié quelques questions sur Bluesky : «Pouvez-vous confirmer qu’il ne s’agit pas d’un projet de diversité, d’égalité et d’inclusion et qu’il ne contient pas de tels éléments?» ; «Pouvez-vous confirmer qu’il ne s’agit pas d’un projet de justice climatique ou environnementale?» ; «Le projet prend-il des mesures appropriées pour protéger les femmes et les défendre contre l’idéologie du genre?»

En Suisse, de nombreuses hautes écoles reçoivent des financements américains pour la recherche : l’ETH Zurich a reçu en moyenne près de 2,5 millions de francs par an de subventions américaines au cours des dix dernières année, l’EPFL a conclu cinq nouveaux accords pour environ 1,2 million de francs de soutien états-unien. Les universités de Bâle, Genève, Berne et Zurich comportent également des projets financés par les États-Unis. Toutefois, il semblerait qu’aucune autre institution n’ait encore reçu de tels questionnaires. L’ETHZ annonce cependant vouloir se concerter avec les autres universités suisses avant de répondre aux questions américaines.

«Dans le domaine de la recherche suisse, personne ou presque ne veut s’exprimer publiquement sur les questionnaires», écrit la NZZ am Sonntag, «le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation renvoie aux hautes écoles.» Malgré l’inquiétude des financements américains, la nouvelle situation de l’administration américaine pourrait toutefois profiter à la Suisse : de nombreux chercheur·euses tournent de plus en plus le dos aux États-Unis, se dirigeant alors parfois vers les deux EPF helvétiques. «Nous constatons actuellement un intérêt accru de la part des chercheurs américains», écrit l’EPFL.

«La façon de mener la recherche en économie sur la durabilité divise l’Unil»

Le recrutement d’un chercheur en économie écologique, spécialiste de la décroissance et du post-capitalime, à la faculté HEC de l’UNIL a suscité des critiques. «Une personne haut placé» de HEC parle d’un climat très à gauche à l’UNIL, et sous l’anonymat, «plusieurs professeurs jugent que l’idéologisation de la recherche et les restrictions de voyages en avion ou de matériel informatique demandées par l’Unil sont autant de freins à l’excellence académique.»

«Comment le Swiss Finance Institute influence la recherche financière»

«Sur la débâcle du CS, les banques de l’ombre et les opérations risquées sur les produits dérivés, la plupart des professeurs de finance restent silencieux. […] La dépendance financière vis-à-vis du SFI [Swiss Finance Institute] peut avoir pour conséquence que l’intégrité scientifique et la responsabilité sociale soient reléguées au second plan.»

«Les unis romandes en proie à la tentation idéologique»

Pour la journaliste Laure Lugon Zugravu, les mouvements pro-palestiniens «ont mis en lumière un activisme très présent dans les facultés romandes et des enseignants de plus en plus politisés.»

Un professeur de l’Université de Neuchâtel avance: «[l]’anthropologie, la sociologie, les sciences politiques, une partie de la géographie sont gagnées par l’idéologie. Cela arrive lorsque vous mettez ensemble des gens qui pensent tous pareil. Sans être soumis à des points de vue contradictoires, ils radicalisent leurs positions.» Selon ce professeur il y aurait «[l]a disparition de traditions entières de pensées» dans les sciences politiques ou dans les études de genre. Pour le Professeur de l’UNIL Philippe Gonzalez, certain·es de ses collègues «[mélangent] la science et la politique», ce qui a produit une «propension actuelle à ne plus enseigner aux étudiants comment penser, mais ce qu’il faut penser». Si la politisation des professeur·es n’est pas nouvelle, le professeur de l’Université de Neuchâtel explique qu’«[être politisé] ce n’est pas grave s’il y a une masse critique suffisante de chercheurs de différents bords qui peuvent se corriger mutuellement. «Mais la sous-représentation de la droite s’accroît. […] La diversité la plus menacée dans nos universités n’est pas celle hommes-femmes, mais la diversité idéologique».

A propos de la perception quant à un croissant militantisme au sein de l’UNIL, un scientifique affirme qu’«[o]n n’a plus le droit d’avoir l’esprit critique qui doit nécessairement présider à la science. En lieu et place, il faut s’aligner sur la doxa climatique et écologiste.» Le Professeur Alain Macaluso souligne que «[c]hacun a le droit d’être militant à titre personnel. Le problème surgit quand le militantisme s’institutionnalise, soit que l’institution adopte elle-même une attitude militante, ce qui divise nécessairement sa communauté, soit que certains de ses membres cherchent à imposer leurs combats au sein de l’institution.»

Le Professeur de sciences politiques Bernard Voutat refuse les accusations selon lesquelles «[les] cours [au sein de la faculté des sciences sociales et politiques de l’UNIL] sont imprégnés de wokisme, d’islamo-gauchisme ou de théorie des genres […].» Si le professeur admet «qu’une majorité de ses collègues sont de gauche» il souligne que l’intégrité scientifique est respectée et les professeur·es doivent respecter certaines limites : «L’une d’elles est de ne pas user de sa position d’enseignant pour imposer ses points de vue aux étudiants. On doit aussi respecter l’intégrité scientifique.» Par contre, il ne voit pas de problèmes en ce que 400 professeur·es aient signé la pétition de soutien aux mobilisations pour la Palestine : «selon lui, la question […] renvoie à la liberté d’opinion et d’expression qui est reconnue à tout un chacun, y compris aux professeurs de l’Unil.»

Dans un article d’opinion, Laure Lugon Zugravu regrette que des activistes pro-palestiniennes à l’UNIL ont récemment publié une liste des «collabos», soit des professeurs qui conçoivent des projets de recherche avec des universités israéliennes, cela lui rappelle le maccarthysme.

La pensée post-coloniale en Suisse

L’article de la NZZ se penche sur l’histoire de la recherche post-coloniale dans les universités suisse depuis le première conférence en 2008. Elle a connu un tournant avec le mouvement Black lives matter en 2020, qui a suscité la question si l’utilité de cette approche était la production des connaissances ou le changement sociétal. Suite au 7 octobre 2023, tout le domaine des instituts entiers a été critiqué suite à des manquements de quelques particuliers. Des scientifiques proches de la théorie ont été accusés d’antisémitisme, de wokisme et d’une pensée d’être trop simplificatrice, le débat s’est polarisé. «En ce moment même la définition des termes est compliqué», témoigne Patricia Purtschert, philosophe et professeure en études de genre à l’Université de Berne. Elle avait récemment défendu les méthodes de recherche post-coloniales dans la Republik : «Les études postcoloniales sont donc beaucoup plus variées que ne le suggèrent les représentations actuelles. Elles sont indispensables si nous voulons développer une historiographie dans laquelle des voix jusqu’ici réduites au silence doivent avoir leur place.» Et: «Les études postcoloniales et la recherche sur l’antisémitisme peuvent et doivent apprendre les unes des autres, par exemple en ce qui concerne les logiques spécifiques de l’antisémitisme ou du racisme colonial.»

Dans l’article de la NZZ, maître d’enseignement d’histoire Kijan Espahangizi de l’Université de Berne avance que le la scène de la recherche post-coloniale n’aborde guère les points aveugles de la théorie, par exemple en ce qui concerne l’Iran, la Chine et la Russie, où la haine de l’Occident est étayée par des arguments post-coloniaux. «Une bonne science devrait être autocritique, cela me manque».

Les universitaires et les crises financières

Beat Bürgenmeier, professeur honoraire de l’Université de Genève,  regrette «le silence de la plupart des professeurs de finance lors de la crise de Credit Suisse». «La recherche en finance de marché n’a guère contribué à améliorer l’expertise et a sans doute sous-estimé l’impact de la crise sur la société et l’environnement. Par ailleurs, la plupart des professeurs de finance se mettant au service du secteur financier ont manqué à leur obligation légale d’informer le public. […] la Cour des comptes serait bien avisée de mettre un peu de lumière dans des pratiques peu transparentes [concernant les activités accessoires des professeur-es]. […] C’est peut-être par ce biais que les citoyens apprendront que la collaboration entre l’université et le secteur privé est bénéficiaire pour certains, mais pas toujours pour eux-mêmes.»

Un article similaire a été publié sur le site Infosperber. Le journalist Urs P. Gasche y décrit comme des grandes entreprises ou banques ont pu exercer de l’influencé sur la recherche. [Il ne mentionne pas d’excemples très récentes.]

La discrétion du monde académique

Marc Chesney, professeur à la faculté d’économie de l’Université de Zurich, écrit: «Un aspect en particulier est resté dans l’ombre et interpelle. Il s’agit de la réticence du monde académique en finance à s’exprimer publiquement sur les causes et les responsables de la débâcle de CS. A quelques exceptions près, c’est plutôt le silence radio qui prédomine. Que ce soit avant, pendant et depuis cet effondrement, rares sont les articles des spécialistes universitaires.  […] Ils auraient pourtant dû prendre position, ne serait-ce que par respect pour le contribuable qui les finance en grande partie. […] A  quoi est dû cet effacement, ce manque d’analyse objective d’une telle crise? A un conflit d’intérêts, une capture cognitive du monde académique qui s’alignerait sur les points de vue de grandes institutions financières?»

Augmentation de l’antisémitisme en sciences humaines et sociales

A l’occasion de la publication du rapport sur l’antisémitisme 2023, son co-auteur Zslot Balkanyi-Guery, président de la Fondation contre le racisme [et l’antisémitisme], constate une augmentation de l’antisémitisme, notamment dans certaines disciplines des sciences humaines et sociales [«Geisteswissenschaften»]. «On y observe une tendance à diviser la société, voire le monde dans son ensemble, en deux catégories : les forts surpuissants et les faibles sans droits. Dans ce narratif woke, Israël est un État d’apartheid qui tient en échec les Palestiniens opprimés et n’est pas intéressé par une solution. Ce sont des schémas d’explication très simples pour des questions historiquement complexes.» Il continue: «Les actions qui découlent d’un wokeisme presque totalitaire sont rapidement antisémites. Ces matières prétendent défendre le bien et améliorer le monde. Cela conduit à un rétrécissement de l’éventail des opinions et fait de l’université un lieu d’idéologie. Je pense que c’est une évolution dangereuse. Dans une démocratie, un établissement scientifique vit d’une multitude de points de vue. On n’est pas obligé de les partager tous, mais on doit les admettre. Un regard sur l’histoire du 20e siècle montre très clairement ce qui se passe lorsque cela n’est plus possible.»

Du rôle de certaines universités dans la dissémination de l’idée des vertus présumées du «libre marché»

Dans un dernier livre (Les Marchands de doute, Le Pommier, 2010), les historien-nes des sciences Naomi Oreskes et Eric Conway avaient «analysé les racines historiques et politiques du climatoscepticisme et, plus généralement, les ressorts de la défiance vis-à-vis des sciences de l’environnement.» Dans leur récente publication Le Grand mythe. Comment les industriels nous ont appris à détester l’Etat et à vénérer le libre marché, ils analysent «les moyens par lesquels le «fondamentalisme de marché» […] s’est progressivement imposé aux Etats-Unis tout au long du XXe siècle.»

«Nous sommes ainsi passés d’une enquête historique sur la désinformation en sciences à une autre, sur la désinformation en économie.», explique Naomi Oreskes dans une interview. «Nous montrons dans notre enquête qu’un réseau d’organisations professionnelles, de groupes de réflexion, d’intellectuels ou d’universitaires conservateurs, tous financés ou soutenus par les milieux d’affaires américains, a construit et propagé ces idées dans la presse et les médias de masse, dans le monde politique, mais aussi dans la culture populaire.» Elle documente par ailleurs l’impact des milieux d’affaires américains sur la construction des idées qui se diffusent dans la science économique. «Peu d’historiens avaient jusqu’à présent examiné la manière dont d’importants industriels, en particulier associés à la société DuPont, ont financé l’installation de Milton Friedman à l’université de Chicago. Cela montre que nous devons être très attentifs à la manière dont la vie universitaire et intellectuelle peut être façonnée par les intérêts des entreprises. C’est en partie pour cette raison que j’insiste sur l’importance de la transparence des financements et des liens d’intérêts dans la recherche.»