Sujet: employabilité des diplômé·e·s

«Face à l’IA, quelle formation continue?»

Une motion élaborée par la Commission de la science, de l’éducation et de la culture du Conseil national demande au Conseil fédéral d’élaborer, en collaboration avec les cantons, les partenaires sociaux et les acteurs concernés, une «stratégie nationale garantissant une formation continue et une reconversion professionnelle préventives pour les personnes dont l’activité professionnelle est susceptible d’être considérablement modifiée ou supplantée en raison de mutations technologiques, économiques ou réglementaires, telles que l’utilisation de l’intelligence artificielle».

Le Conseil fédéral rejette la motion tandis que le Conseil des États préconise d’identifier si les mesures actuelles ont besoin d’être complétées. Selon la directrice du secrétariat romand de la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), Caroline Meier Quevedo, «Cela témoigne d’un manque de vision politique».

Le fait que l’IA affecte les branches avec une intensité variable ainsi que la disparité entre les cantons concernant les mesures liées à la formation continue sont invoqués par le Conseil fédéral.

 

 

«Un manque grave dans la formation» sur les droits économiques et sociaux

La sociologue et philosophe Irene Pereira s’étonne que les système éducatif favorise l’insertion professionnelle des jeunes moyennant des stages ou d’alternance, «tout en omettant de les former systématiquement sur leurs droits, pourtant réaffirmés dans de multiples conventions internationales et européennes.» Selon elle, il y a «un manque grave dans les cursus concernant les droits humains économiques et sociaux.»

 

L’IA bouscule les études et les carrières dans l’informatique

Edouard Bugnion, professeur d’informatique à l’EPFL et vice-président pour l’innovation et l’impact à l’école polytechnique de Lausanne, est interrogé sur les études en informatique face à l’arrivée de l’IA.

Sur le front de l’emploi, après l’obtention d’un bachelor HES en technique et IT, 6,4% des diplômé·es sortent sans emploi, c’est un taux qui a doublé en deux ans selon les chiffres de l’OFS. Edouard Bugnion estime qu’il faut mettre les chiffres en perspective: «6,4%, c’est à peu près la moyenne de toutes les filières des étudiants qui sortent de nos études. Donc, il y avait historiquement un taux de chômage inférieur à la moyenne, substantiellement inférieur à la moyenne dans les domaines des technologies de l’information. Aujourd’hui, on revient un peu vers une moyenne, il ne faut pas mettre ça au-delà de simplement l’évolution de la conjoncture»

Par ailleurs, l’IA transformerait tout, «elle transforme bien évidemment les métiers de l’informatique, mais elle transforme encore plus d’autres métiers que l’on n’associe pas du tout à l’informatique». Il conseille donc aux élèves de faire des études qui les intéressent : «il n’y a aucune certitude sur les 40 ans d’une carrière»

Peut-on assurer la pérennité de sa carrière en choisissant un cursus à l’épreuve de l’IA ?

«Assurer la pérennité de sa carrière grâce à un diplôme à l’épreuve de l’IA est un défi de taille», affirme Charlie Ball, expert en emploi des diplômés chez Jisc, l’agence britannique chargée du numérique, des données et des technologies dans l’enseignement supérieur.

Il souligne que le débat devrait moins porter sur l’identification de parcours professionnels spécifiques à l’abri de l’IA, et davantage sur la manière de doter les jeunes d’un ensemble de compétences leur permettant de s’adapter rapidement aux évolutions du marché du travail.

Cependant, il nomme ces secteurs d’activité qui pourraient offrir une meilleure protection face à l’IA que d’autres:

  • Recherche et développement
  • Ingénierie
  • Arts créatifs et divertissement
  • Médecine
  • Soins infirmiers et obstétrique/études de sage-femme («midwifery)
Les études d’économie ne garantissent plus un emploi sûr ?

En Suisse, les études d’économies révèlent de grandes disparités entre les universités. Un an après le diplôme, le taux de chômage atteint 17,3 % à Genève et 13,7% à Lausanne, contre seulement 2,7% à Saint-Gall (HSG). Cela pousse les universités à réagir face aux changements dans le secteur, notamment avec l’implémentation de l’intelligence artificielle. L’Université de Lausanne veut notamment renforcer son programme en numérisation et multiplie les évènements de réseautage comme les Career Days.

«La Suisse gaspille son atout majeur»

Selon l’éditorial du Blick, «La Suisse n’a pas besoin d’un maximum de diplômé·es de l’enseignement supérieur. Elle a besoin de bons professionnels – et d’excellents diplômé·es de l’enseignement supérieur. Il craint, comme Rudolf Strahm, une académisation du pays : «On observe désormais les premiers signes en Suisse également. […] C’est justement maintenant, alors que l’IA met sous pression de nombreuses activités académiques, que de plus en plus de jeunes sont attirés par le lycée et l’université.»

 

Ce que recherchent les employeurs à l’ère de l’IA — et quatre façons d’y répondre

Le magazine Nature a interrogé neuf recruteurs et chercheurs pour identifier les compétences clés pour les scientifiques de tout horizon à l’ère de l’IA.

Les expert·es conseillent d’intégrer ces technologies au quotidien et de maintenir une veille active face à leur évolution rapide. « Il n’est pas nécessaire d’apprendre toutes les recettes du monde pour se sentir à l’aise en cuisine… mais il faut avoir des connaissances de base » souligne Regina Barzilay, informaticienne au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Face aux résultats générés, la rigueur reste indispensable. Il faut systématiquement vérifier les réponses de l’IA, notamment en s’assurant que ses estimations de probabilité correspondent aux distributions réelles des données de test. Enfin, pour les scientifiques souhaitant aller plus loin, les recruteurs recommandent de maîtriser Python, le langage de programmation incontournable du domaine.

Réactions sur une étude sur l’employabilité des diplômé·es

L’article du Tages-Anzeiger explique qu’en Suisse, les diplômés en économie et gestion font désormais face aux pires perspectives d’emploi parmi les diplômés universitaires, contrairement à l’idée longtemps répandue selon laquelle ces études garantissaient presque automatiquement un travail.

Selon de nouvelles données de l’Office fédéral de la statistique, 8 % des diplômés en sciences économiques sont sans emploi un an après l’obtention de leur diplôme, ce qui en fait la discipline la plus touchée par le chômage des jeunes diplômés. Les diplômés en sciences humaines et sociales s’en sortent désormais légèrement mieux. En moyenne, 6 % des diplômés universitaires sont sans emploi un an après la fin de leurs études.

Malgré ces perspectives moins favorables, les études d’économie restent plus populaires que jamais dans les universités suisses. Le nombre d’étudiants y est en forte progression, même si les sciences humaines, sociales et les sciences exactes demeurent les domaines les plus fréquentés.

L’article conclut sur une note relativement optimiste : un diplôme universitaire reste apprécié des employeurs, mais il ne suffit plus à lui seul. Les étudiants qui complètent leur formation par des stages, des expériences pratiques ou un engagement associatif conservent de bonnes chances de trouver un emploi. (Tages-Anzeiger)

L’article paru, entre autres, dans la Freiburger Nachrichten, met en avant l’importance de l’expérience pratique. Les employeurs recherchent souvent des candidats déjà expérimentés, ce qui crée un cercle vicieux pour les jeunes diplômés. Les formations les plus proches du marché du travail, notamment celles des hautes écoles spécialisées (HES), facilitent généralement davantage l’insertion professionnelle.

L’article de la NZZ en ligne souligne que les problèmes de la recherche d’emploi ne se limite pas au chômage. Parmi les jeunes diplômés universitaires qui trouvent un emploi près de la moitié occupent des postes temporaires,environ un tiers sont encore en stage et beaucoup travaillent à temps partiel faute de mieux, notamment dans les sciences humaines et sociales.

Cette situation a également un impact sur les revenus. Dans plusieurs cas, les titulaires d’un bachelor d’une Haute école spécialisée (HES) gagnent davantage que les diplômés universitaires titulaires d’un master, grâce à une meilleure insertion professionnelle et à des formations plus proches des besoins du marché du travail.

Les causes principales identifiées seraient le ralentissement économique et les tensions géopolitiques, qui freinent les embauches, les réductions budgétaires dans le secteur public, important employeur de diplômés et l’incertitude liée à l’intelligence artificielle, qui menace certains emplois qualifiés, notamment ceux reposant sur des tâches administratives ou répétitives.

Le chômage progresse chez les diplômé·es des hautes écoles entre 2023 et 2025

Selon l’Enquête auprès des personnes diplômées des hautes écoles (EHA) réalisée par l’Office fédéral de la statistique (OFS), entre 2023-2025, le chômage a augmenté parmi les personnes fraîchement diplômé·es (jusqu’à 1 an après les études). «Il a notamment augmenté de 3,9% à 6,4% parmi les titulaires d’un master HEU et de 3,4% à 4,9% chez les titulaires d’un bachelor HES, tandis qu’il est resté limité à 0,7% chez les diplômés des hautes écoles pédagogiques (HEP). En 2025, la conjoncture économique est beaucoup plus souvent invoquée comme raison que parmi la volée 2022.

Employabilité : «La pratique bat la théorie»

L’article de la NZZ revient sur les résultats de l’étude menée par Stefan Wolter, du Centre de recherche en économie de l’éducation de l’Institut d’économie de l’Université de Berne. Cet article souligne l’importance fondamentale des compétences pratiques sur le marché du travail, une tendance qui ne cesse de gagner en importance, notamment dans le contexte de l’intelligence artificielle.

Employabilté des diplômé·es: «C’est une période difficile pour entrer sur le marché du travail.»

Gerd Winandi-Martin, directeur de «Career & Corporate Services» à l’Univeristé de Saint-Gall, estime que le marché de travail est tendu pour les diplômée. Il attribue cette situation à la conjoncture économique morose, aux tensions géopolitiques et à une révolution technologique qui incite certaines entreprises à adopter une attitude attentiste en matière de recrutement. Beaucoup seraient actuellement en train d’élaborer leurs stratégies en matière d’IA et d’adapter les profils de poste. «Un poste de débutant destiné aux étudiant·es sera sans aucun doute très différent dans deux ans de ce qu’il est aujourd’hui. »

Il y a autant d’universitaires que d’apprentis au chômage dans le canton de Vaud

Depuis 2010, le taux de chômage des diplômé·es apprentis a baissé de 6% à 4% et celui des diplômé·es universitaires et HES a monté de 3 à 4%, si l’on se fie aux derniers chiffres de statistiques Vaud. Il s’agit d’une situation inédite que viendra éclairer un spécialiste d’insertion professionnelle Gilles Vuille, directeur ad intérim à la fondation Mode d’emploi sur la question de l’employabilité des diplômé·es.

Il dit qu’ il y a dorénavant une grande concurrence entre ces différentes personnes de formation tertiaires qui sont diplômées mais n’ont pas forcément un diplôme qui est associé à un métier clairement identifié et cela peut parfois être un frein lors de la recherche d’emploi.

Il estime qu’il n’y a pas trop d’universitaires, «il y a une adéquation avec la demande du marché de l’emploi qui doit trouver cet équilibre et ce lien est peut-être encore à construire plus fortement, les HES le font avec des stages sur le premier marché pendant le cursus scolaire, mais pas forcément dans toutes les filières. Cela veut dire que c’est préférable aujourd’hui de terminer sa formation avec déjà une option bien définie de la profession qui sera la nôtre par la suite plutôt qu’un diplôme universitaire qui reste encore très large.»

Il serait donc payant d’avoir une spécialisation, compléter un diplôme universitaire, un master avec une formation plus pratique, tout comme effectuer des stages pendant les études et pendant les vacances.

«Doctorats en Suisse: une croissance soutenue et de bonnes perspectives professionnelles»

«Entre 2010 et 2024, le nombre de docto­rants dans les hautes écoles suisses a augmenté de 29%. Cette hausse est presque exclusivement due à une augmentation du nombre de doctorants dans les domaines de la médecine, des sciences techniques et des sciences exactes et naturelles. Les hautes écoles universitaires sont en mesure de faire face à cette augmentation tout en garantissant à leurs doctorants de bonnes conditions de réalisation de leur thèse. Enfin, sur le marché du travail, les personnes titulaires d’un doctorat ont en moyenne un taux de chômage plus faible et des revenus plus élevés que les personnes ayant obtenu un diplôme de bachelor ou de master.»

Le doctorat, c’est bon pour l’emploi et pour la société

Luciana Vaccaro, rectrice des HES-SO et présidente de swissuniversities, balaie les critiques souvent adressées au doctorat en suisse. Souvent jugé, à tort, trop élitiste et déconnecté du marché, ce titre académique fait face à des idées reçues tenaces, particulièrement en période de coupes budgétaires.

Soutenue par un rapport du Conseil suisse de la science qui dément ces idées reçues, elle souligne que les doctorant·es affichent un taux de chômage très bas et que leurs compétences analytiques s’avèrent essentielles dans un monde en pleine mutation technologique.

«La crainte du chômage grandit chez les étudiants»

«À l’approche des inscriptions, l’employabilité pèse autant que la passion dans le choix d’un cursus, car toutes les hautes écoles ne garantissent pas un emploi.»

Stefan C. Wolter, économiste de l’éducation appelle à la prudence face à une réalité devenue extrêmement mouvante, avec les facteurs de la situation géopolitique et les transformations technologiques (en particulier l’avancée de l’IA) qui s’additionnent, où «aucune profession ne peut se considérer durablement à l’abri». «Pour l’heure, ce sont les domaines liés aux relations humaines, comme la santé ou le social, qui semblent les plus résistants.

[Stefan C. Wolter vient de publier le Rapport sur l’éducation en Suisse 2026.]

 

IA: «On ne peut pas laisser seule une partie de la population avec des compétences obsolètes»

En bouleversant le monde professionnel, l’intelligence artificielle remet plus que jamais en question les compétences acquises sur les bancs des hautes écoles. Luciana Vaccaro, présidente de Swissuniversities et rectrice de la HES-SO, souligne dans ce contexte l’importance de la valorisation de la formation continue, particulièrement pour les personnes qui ont plus de 45 ans: «On ne peut pas laisser une partie de la population avec des compétences qui deviennent obsolètes porter seule la responsabilité de sa formation.» Dans ce cas de figure, «L’État peut aussi intervenir, par exemple via des mesures de défiscalisation pour encourager les entreprises et les individus à investir dans leur formation.»

 

Les recruteurs d’entreprise face à l’IA

La pertinence des diplômes universitaires pour certains cursus est remise en question face aux bouleversements générés par les IA. Certains recruteurs sembleraient privilégier des compétences pratiques comme la résolution de problème, le travail d’équipe, la créativité et l’esprit d’entreprise. De plus, l’utilisation des IA et chatbots pourrait dévaloriser certains cursus en privilégiant la paresse et la tricherie.

Un questionnement est également mené sur l’adaptation des établissements d’enseignement supérieur pour rester pertinents à l’ère de l’IA.

L’EPFZ prévoit la création d’une «Learning Factory» à Zoug

À l’avenir, les étudiants de l’Ecole polytechnique de Zurich et les entreprises industrielles auront l’opportunité d’apprendre ensemble et les uns des autres à Zoug. La ville et le canton de Zoug ont présenté aujourd’hui le projet «ETH Learning Factory Zug». Dans une interview, le recteur Günther Dissertori évoque les objectifs et la vision de ce projet.