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Sujet: politique – Chine

«Pourquoi les sinologues suisses ne parviennent pas à acquérir l’expertise sur la Chine dont ils ont besoin»

«Mener des recherches sur le terrain en Chine est devenu de plus en plus difficile, car les chercheurs comme moi ne peuvent plus poser de questions ouvertement ni rencontrer des informateurs et des partenaires sans être soumis à une surveillance stricte, comme c’était le cas dans les années 2000», affirme Simona Grano, chercheuse principale à l’Université de Zurich.

Depuis 2012, la Chine a adopté une série de lois visant à renforcer la surveillance des organisations et des particuliers étrangers sous prétexte de « préserver la sécurité nationale ». Une nouvelle législation en matière de protection des données par exemple fait que les autorités chinoises pourraient accéder aux données, les utiliser et les modifier sans le consentement des demandeurs et à n’importe quelle fin.

En conséquences, les recherches sur la Chine financées par la Suisse ont baissé pendant les 15 dernières années.

Etant donné l’importance du pays pour la politique et l’économie suisse, Simona Grano estime que le gouvernement suisse devrait prendre davantage de mesures, financer des programmes de recherche spécifiques axés sur les sciences sociales et humaines liées à la Chine, en mettant particulièrement l’accent sur la politique étrangère et de sécurité, la transformation numérique et la technologie. «Il pourrait également allouer des fonds fédéraux pour renforcer les enquêtes, les archives et les ensembles de données basés en Suisse, provenant de sources alternatives collectées en dehors de la Chine et archivées de manière indépendante».

Le SEFRI répond qu’en Suisse, le financement public de la recherche repose sur le principe “bottom-up” et s’applique de manière égale à toutes les disciplines universitaires». «La Confédération n’accorde pas la priorité à certains domaines thématiques ou domaines de recherche spécifiques, ni n’y affecte de manière ciblée des fonds.»

UNIGE: «Données de recherche et collaboration scientifique avec la Chine»

L’Université de Genève prend note du cadre réglementaire chinois concernant la protection des données personnelles (PIPL) et la sécurité des données considérées comme importantes ou essentielles pour la nation (Loi sur la sécurité nationale de la République populaire de Chine).

«Dans le cas d’importation de données depuis la Chine ou l’élaboration de projets de recherche bilatéraux, il est nécessaire d’obtenir l’autorisation des autorités chinoises. Les chercheurs-euses peuvent anticiper les difficultés éventuelles en évaluant les risques liés aux données dès la phase de conception du projet, notamment en identifiant soigneusement les types de données, les flux de données prévus et leur classification éventuelle en vertu de la législation chinoise. […]

Afin d’orienter ses chercheurs-euses, l’Université de Genève a établi des recommandations dédiées à la collaboration scientifique avec la Chine, ainsi qu’un questionnaire d’auto-évaluation sur une base volontaire» et une séance d’information concernant également les contrôles d’exportation, les embargos et les sanctions («Check before you collaborate»).

« Calibrer les risques des échanges académiques avec la Chine »

La Suisse a accueilli en mars dernier le ministre chinois de l’Éducation, Huai Jinpeng, qui est notamment passé par Lausanne pour visiter le « hub innovation » UniverCité à Renens ainsi que l’EPFL et La Fédération internationale du sport universitaire. Cette « visite de courtoisie » visait à relancer la coopération académique entre les deux pays. Cet élan s’inscrit dans l’objectif de Pékin d’atteindre le leadership technologique d’ici 2035, tout en structurant les échanges au sein d’un « partenariat stratégique innovant ».

De fait, la Chine s’impose comme un pôle majeur d’innovation. « Dans le seul domaine de l’ingénierie, environ 1,5 millions de diplômés sortent chaque année de ses universités, soit près de 100 fois plus qu’en Suisse », souligne Benoît Dubuis, président de l’Académie suisse des sciences techniques (SATW), qui a accompagné le ministre lors de son déplacement à Renens.

Selon lui, cette montée en puissance transforme radicalement le paysage mondial, en affirmant que « Cette dynamique modifie profondément les équilibres en matière de recherche, de développement et de capacité d’exécution. Il est donc essentiel d’encadrer les échanges internationaux pour préserver notre propre capacité d’innovation et maintenir notre compétitivité. »

Si la Suisse reste favorable à un partenariat de pointe, elle renforce cependant sa vigilance face aux risques d’espionnage et de fuites de données sensibles. Cette prudence se traduit notamment par un contrôle accru des étudiant·es et scientifiques dont les travaux pourraient faire l’objet d’un double usage, civil et militaire.

Premiers «doctorats pratiques» décernés en Chine pour des produits plutôt que pour des articles scientifiques

La Chine a développé un programme doctoral basés sur des réalisations pratiques plutôt que sur une thèse ou d’autres publications académiques. Il est conçu pour former davantage d’ingénieurs d’élite capables de contribuer à stimuler l’innovation dans le pays.

Les étudiant·es doivent créer des prototypes fonctionnels et prouver que leurs inventions peuvent être utilisées à grande échelle. Ce nouveau type de doctorat est supervisé par un·e académique et un·e expert·e industriel. Et lors des examens oraux, un jury composé à la fois d’universitaires et d’ingénieurs en activité évalue les doctorant·es. Pour Li Jiang, spécialiste en sciences de l’information à l’université de Nanjing, ce nouveau modèle d’évaluation répond à un problème qui mine depuis longtemps la formation des ingénieurs : «Il existe un fossé important entre les connaissances théoriques qu’ils acquièrent dans les livres et les compétences pratiques que notre société attend d’eux.»

Guo Tong, ingénieur civil à l’université Southeast, voit une possibilité d’intégrer ces évaluations dans des disciplines pratiques qui combinent l’ingénierie et la recherche médicale, telles que la conception de dispositifs médicaux avancés et le diagnostic intelligent.

 

La Chine a été exclue de la plupart des programmes Horizon Europe

À partir de cette année, les organisations chinoises ne seront plus autorisées à participer à la plupart des projets financés par Horizon Europe, l’UE ayant décidé de renforcer les restrictions concernant les participants à son programme de recherche.

En 2023, l’UE a interdit de manière générale aux organisations chinoises de participer aux projets d’innovation Horizon Europe, qui produisent des résultats proches de la commercialisation. Cette année, elle interdit également la plupart des participations à des projets de recherche visant à développer de nouvelles connaissances et à explorer la faisabilité de nouvelles technologies.  En conséquence, à partir de 2026, les actions de recherche sur des thèmes tels que la santé, le numérique et la sécurité civile seront totalement fermées aux entités chinoises, en plus de certains thèmes sensibles dans les domaines de la culture, du climat et de la bioéconomie.

De cette manière, la Commission européenne souhaite protéger la propriété intellectuelle européenne contre les transferts « indésirables », que la politique publique chinoise soutient activement.

L’EPFZ met en garde contre un Congrès chinois

Le média insideparadeplatz.ch rapporte que l’EPFZ aurait mis en garde ses étudiant·es contre une invitation à un congrès étudiant à Xi’an (Chine), intitulé China-Europe Youth Dialogue on Civilizations, car la direction considère que participer à cet événement pourrait poser des risques juridiques liés au transfert de savoir-faire scientifique potentiellement soumis à des règles strictes de contrôle des exportations. L’institution rappelle que bien que la participation ne soit pas illégale, les étudiant·es ne doivent ni transporter d’ordinateurs ou informations sensibles ni discuter de travaux non publiés sous peine de violer les régulations suisses sur l’exportation de technologies.

La Chine influence les universités suédoises

Un récent rapport montre comment la Chine influence les universités suédoises. Les expert·es de la Chine en particulier auraient le sentiment d’être soumis à «une influence autoritaire généralisée», écrivent les auteur·es de l’Université de Mälardalen et du Centre national des connaissances pour la Chine. Cela aurait pour conséquences sur les étudiant·es et chercheur·euses anxiété, stress et autocensure, cette dernière influençant très directement le travail scientifique. Les personnes ayant été interrogées dans le cadre de ce rapport ont ainsi déclaré avoir modifié ou retiré des articles, ou alors changé l’orientation de leur projet de recherches par crainte de représailles. Moyens de pressions, chantage et intimidations, seraient ainsi vécus par les chercheur·euses chinois·es en Suède.

Mais la Suède ne serait pas un cas isolé. «En mai 2024, Amnesty International a publié une étude montrant comment les étudiants chinois à l’étranger sont menacés, surveillés et harcelés par les autorités locales. La pression est souvent dirigée contre les familles en Chine.»

La science suédoise dépend dans une certaine mesure de la Chine, notamment grâce aux partenariats universitaires et aux financements de recherche Durant la dernière décennie, le nombre de chercheur·euses chinois·es présent·es dans le pays a doublé, atteignant environ 700. En plus de constituer un problème pour les étudiant·es et les chercheur·euses, l’influence de la Chine comporterait un risque pour la sécurité de la Suède. En effet, le parti communiste pourrait accéder à des connaissances dans des domaines sensibles, notamment ceux liés à des projets de recherche à double usage.

L’UE prévoit d’exclure les universités chinoises de la moitié du programme Horizon Europe

L’Union européenne prévoit d’exclure certaines entités chinoises de plusieurs volets de son programme de recherche Horizon Europe à partir de 2026, selon un projet de programme de travail. Les entités juridiques chinoises (bénéficiaires de subventions, partenaires associés ou sous-traitants) ne pourront plus participer à trois des six « clusters » (piliers thématiques) du Pilier 2 de Horizon Europe :

  • Cluster 1 : Santé

  • Cluster 3 : Sécurité civile et société

  • Cluster 4 : Industrie numérique et espace

Elles resteront autorisées à participer à :

  • Cluster 2 : Culture, créativité et société inclusive

  • Cluster 5 : Climat, énergie et mobilité

  • Cluster 6 : Ressources naturelles et agriculture

En outre, les universités chinoises dépendant du ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT) seront exclues de l’ensemble du programme, en raison de leurs liens étroits avec le secteur militaire, sans effet rétroactif sur les accords déjà existants.

Interview de la présidente du Conseil européen de la recherche (CER)

Depuis 2021, Maria Leptin est présidente du Conseil européen de la recherche (CER), organisme européen chargé de promouvoir la recherche fondamentale avec un budget annuel d’environ 2,5 milliards d’euros. «Dans un entretien avec la NZZ, la scientifique qui a beaucoup voyagé plaide en faveur d’une Europe plus ouverte sur le monde dans le domaine de la recherche. Elle préconise une plus grande prise de risque vis-à-vis de la Chine et un pragmatisme dans la coopération avec les États-Unis.»

Selon elle, alors que l’Europe ne serait aujourd’hui «pas suffisamment accueillante» pour les chercheur·euses de haut niveau, la Suisse ne connaîtrait pas ce problème grâce à ses salaires élevés et à la langue d’enseignement qui est souvent l’anglais. Elle explique que la Chine progresse en matière de liberté académique, même si des restrictions politiques subsistent, et qu’elle est devenue une superpuissance scientifique car elle «a commencé à rapatrier ses meilleurs scientifiques occidentaux et à leur accorder une grande liberté. Ces chercheurs ont non seulement apporté leurs connaissances, mais ils ont également remplacé l’ancien autoritarisme par une nouvelle culture d’ouverture.» L’attitude vis-à-vis de la Chine en Europe devrait être: «être ouvert, mais pas naïf». Si nous ne collaborons pas avec, nous perdrions, d’autant plus que la Chine a une longueur d’avance sur l’Europe. Finalement, Maria Leptin affirme qu’«il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour promouvoir la science en Europe» et que, si tous les pays de l’UE investissaient 3% de leur PIB dans la science, l’Europe pourrait faire face à la concurrence mondiale.

Des mesures de sécurité pour la recherche européenne entreront en vigueur prévu pour 2026

Le 28 octobre, la Commission européenne a présenté plusieurs initiatives pour renforcer la sécurité de la recherche dans l’UE. Ces mesures incluent la création d’une plateforme de diligence raisonnable destinée à aider les chercheurs à évaluer les risques liés à la coopération internationale, ainsi qu’un centre d’expertise sur la sécurité de la recherche, prévu pour mi-2026.

Selon Claire Gray (LERU), les chercheurs manquent d’outils fiables et accessibles pour évaluer les risques de collaboration internationale, les solutions existantes étant coûteuses et incomplètes. Des modèles étrangers existent, comme la plateforme américaine Secure Center soutenue par la NSF, mais leurs coûts restent incertains.

Lors d’une conférence européenne sur la sécurité de la recherche, la Commission a insisté sur la mise en œuvre d’un cadre européen adapté. Des participants, tels que Vincent Klein Ikkink (Cesaer), ont averti contre une copie du modèle américain et plaidé pour une approche européenne proportionnée, collaborative et adaptée à la diversité du système de recherche.

Les experts recommandent que le futur centre d’expertise intègre un guichet d’aide, une boîte à outils virtuelle et une plateforme d’échange sécurisée pour partager incidents, bonnes pratiques et leçons tirées.

La commissaire Ekaterina Zaharieva souhaite par ailleurs inscrire la sécurité de la recherche dans la loi, via le futur European Research Area (ERA) Act, afin de prévenir les transferts technologiques indésirables ou les atteintes à l’éthique. Cette proposition suscite des réserves, certains craignant une surréglementation.
Pour Science Europe, la loi doit seulement fixer des normes minimales communes, sans alourdir la charge administrative ni freiner la collaboration internationale.

Les discussions ont mis en avant la difficulté d’équilibrer ouverture et protection, chaque État membre ayant ses propres priorités. L’objectif n’est pas d’isoler l’Europe, mais de mieux gérer les risques dans un contexte géopolitique complexe.

Enfin, plusieurs intervenants, dont Julien Chicot (The Guild), ont insisté sur la nécessité d’un changement culturel : les outils techniques et juridiques ne suffisent pas. Il faut développer une culture de la sécurité de la recherche fondée sur la confiance, la responsabilité et la sensibilisation, sans opposer science ouverte et sécurité.

A propos de la science chinoise

Ces dernières années, la Chine est devenue une superpuissance scientifique. Selon un indice de Nature basé sur des publications de recherche, 8 des 10 institutions scientifiques les plus performantes au monde s’y trouvent. Toutefois, cette réussite se déroule au sein d’un gouvernement autocratique d’inspiration communiste. Les stratégies de collaboration avec la recherche chinoise doivent, pour les pays dotés d’une constitution libérale et démocratique, sans cesse être mises à l’épreuve et adaptées. L’espionnage et le vol d’idées sont des dangers existants, alors que celui ou celle qui refuse complètement la collaboration scientifique avec la Chine risque de se couper du progrès, à propos par exemple «du développement de la fusion nucléaire ou de la construction de voitures électriques». Au regard de la collaboration actuelle délicate avec la Chine, l’auteur de l’article invite à privilégier la coopération avec d’autres pays partenaires universitaires de la région. «La Corée du Sud, le Japon et Taïwan comptent également d’excellents chercheurs, et dans leur cas, il n’y a pas lieu d’avoir les mêmes réserves politiques qu’avec la Chine», écrit-il.

L’auteur explique également dans son article les raisons qui expliquent le succès de la Chine dans le domaine scientifique:

  • la formation: depuis une vingtaine d’années, les étudiant·es chinois·es font plus de doctorats dans le domaine MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et technique) que les étudiant·es américain·es;
  • l’orientation de la recherche: la Chine, qui s’était concentrée de la passé sur la recherche appliquée, a une recherche fondamentale de haut niveau et suffisamment financée, soutenue par les responsables scientifiques;
  • la culture d’apprentissage de la Chine: le pays accorde plus d’importance à l’éducation dans les familles qu’en Occident. De plus, actuellement en Occident, les étudiant·es se détournent de plus en plus des matières scientifiques «dures», dans de nombreux pays la liberté scientifique est limitée, le gouvernement américain est en conflit avec ses institutions scientifiques;
  • la Chine propose désormais un nouveau visa afin d’attirer les talents MINT. Il existe également des programmes visant à attirer de jeunes scientifiques étranger·ères, tels que le programme «1’000 talents».

Néanmoins, l’auteur critique certains aspects plus sombres de la science chinoise:

  • de nombreuses études sont falsifiées;
  • les relations personnelles ont souvent une plus grande influence sur les décisions que les réalisations scientifiques;
  • la liberté scientifique est limitée.
Vers un deuxième choc Spoutnik?

Klaus Taschwer, journaliste et sociologue spécialisé dans l’histoire des sciences, analyse l’offensive de Donald Trump contre la recherche scientifique indépendante aux États-Unis. Depuis son retour au pouvoir, il a lancé d’importantes coupes budgétaires, menaçant de réduire d’un tiers les financements publics de la recherche fondamentale (la plus forte diminution depuis 80 ans). Ces mesures touchent non seulement des domaines politiquement sensibles comme le climat, l’environnement ou les études de genre, mais mettent aussi sous pression des universités prestigieuses comme Harvard, Columbia ou l’Université de Californie.

L’auteur rappelle des précédents historiques : l’affaiblissement de la science en Allemagne nazie, les persécutions d’intellectuels sous Franco, Dollfuß ou Stalin, ainsi que les manipulations idéologiques de Lyssenko en URSS. Toutefois, Trump n’agit pas par violence directe, mais selon un modèle décrit comme celui des «Spin Dictators», comme Erdogan, Orbán, Bolsonaro et Poutine : intimidation, remplacement de dirigeants jugés hostiles, coupes budgétaires et recentrage vers la recherche appliquée (IA, technologies quantiques) plutôt que fondamentale.

Ces choix risquent de fragiliser durablement la position des États-Unis comme puissance scientifique, acquise après 1945 grâce à un large consensus sur le rôle central de la recherche pour la prospérité et la sécurité. Certain·es craignent un «deuxième choc Spoutnik» : comme en 1957 face à l’URSS, les États-Unis pourraient être dépassés technologiquement, et cette fois par la Chine, qui domine désormais largement le Nature Index des grandes institutions scientifiques.

Les Etats-Unis accueillent à nouveau des étudiants de Chine

Lundi dernier, Donald Trump a annoncé son intention d’accueillir 600’000 étudiant·es chinois·es aux Etats-Unis. Mercredi, la Chine a donc invité les Etats-Unis à concrétiser cette promesse, demandant de faciliter l’entrée des ses étudiant·es. Guo Jiakun, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a appelé Washington à «mettre fin aux interrogatoires, harcèlements et expulsions sans fondement dont [les étudiant·es chinois·es] font l’objet, et à garantir dans les faits leurs droits et intérêts légitimes». Depuis l’arrivée, il y a sept mois, du secrétaire d’Etat Marco Rubio, le département d’Etat américain a indiqué avoir révoqué 6’000 visas étudiants, toutes nationalités confondues. (Blick)

A travers un commentaire publié dans la NZZ, la journaliste Katrin Büchenbacher explique que le choix d’accueillir à nouveau des étudiant·es chinois·es est dans l’intérêt des Etats-Unis. En effet, le but serait «d’attirer les meilleurs talents du monde pour défendre leur position dans la compétition mondiale», ainsi que d’obtenir un soutien financier de ces étudiant·es étranger·ères (les étudiant·es chinois·es ont rapporté aux États-Unis environ 14 milliards de dollars l’an dernier). La journaliste note que 600’000 étudiant·es chinois·es serait le double du nombre actuellement inscrit·es dans les universités américaines (2023-24).
Toutefois, le risque d’espionnage et de vol des connaissances persiste, vis-à-vis d’étudiant·es issu·es de Chine, mais aussi d’Afghanistan, d’Inde, d’Iran, etc. Alors que l’EPFZ a trouvé une solution «intermédiaire» avec un examen de sécurité des étudiant·es, chercheur·euses et des employé·es, les États-Unis voudront eux aussi contrôler les étudiant·es chinois·es à l’avenir,  selon Donald Trump.
Le journal de Hong Kong «South China Morning Post» rapporte presque tous les jours que des chercheur·euses chinois·es quittent des institutions américaines comme Harvard pour aller dans une université chinoise à cause du climat hostile qui y règne. (NZZ)

«L’Université de Berne abandonne la tibétologie»

Dès la rentrée d’automne, les cours de tibétain et de mongol seront supprimés à l’Université de Berme. «Le service de presse justifie cette réorientation par une baisse du nombre d’étudiant·es. De plus, l’apprentissage du tibétain ou du mongol est «très difficile». Il y aura cependant toujours un pôle de recherche sur l’histoire des idées du bouddhisme indo-tibétain.»  «L’Internationale Vereinigung für Tibetische Studien a réagi dans une lettre avec une «profonde inquiétude» : selon l’association, les institutions académiques devraient résister à la «pression politique» de la Chine visant à réduire la présence du Tibet dans le discours académique international. L’Université de Berne, quant à elle, nie que la pression chinoise ait joué un rôle dans l’abandon de la tibétologie.» Depuis peu pourtant, l’université propose à ses étudiant·es «Langue et société chinoises» comme branche secondaire.

Ulrike Roesler, professeur d’études tibétaines et himalayennes à l’université d’Oxford, refuse l’argument de la difficulté de la langue. «Enfin, il serait impensable que des universités proposent des cursus en sciences islamiques sans l’arabe ou en histoire chinoise sans le chinois, car ces langues sont trop difficiles. En somme, la décision est «extrêmement myope» et «particulièrement décevante» pour un pays qui a été un pionnier dans le soutien et l’étude de la culture tibétaine».

«Je reçois souvent des menaces de mort» : interview sur la controverse de l’origine du Covid-19

Dans le cadre de la sortie du film «Blame» (avril 2025) du cinéaste et producteur suisse Christian Frei, la NZZ am Sonntag a interviewé le réalisateur aux côtés du zoologiste anglo-américain expert des maladies infectieuses transmises par les animaux aux humains Peter Daszak et du virologue suisse Volker Thiel, ancien membre de la task force Corona. Avec «Blame», Christian Frei se penche sur les accusations, théories du complot et de la géopolitique sur l’origine du coronavirus (controverse aujourd’hui toujours pas résolue), afin de mette en lumière le rôle de la science dans les périodes sombres.

Peter Daszak avoue dans l’article avoir été et continue d’être accusé d’avoir contribué à la création du coronavirus. Il reçoit ainsi souvent des menaces de mort et vit avec sa famille au sein d’un réel dispositif de sécurité. Il estime que ses détracteur·ices veulent le faire taire. «J’ai été démis de mes fonctions de président. Ma carrière est détruite. C’est une forme de terrorisme silencieux», lâche-t-il.

Selon Volker Thiel, il n’existe de preuves pour l’origine du virus ni pour l’hypothèse de la contamination par le marché, ni pour l’hypothèse du laboratoire. Même si la première hypothèse lui semble plus probable, il ne peut toutefois pas, en tant que scientifique, exclure complètement l’autre thèse. «Le problème, c’est que notre société ne peut pas accepter cette réponse. Nous ne voulons pas de probabilités, mais seulement du noir ou du blanc, du oui ou du non. Et celui qui a une autre opinion devient un ennemi. Tant qu’il n’y a pas de preuves claires pour aucun des scénarios, personne ne devrait être cloué au pilori», raconte-t-il.

Alors qu’un manque de transparence de la part des laboratoires chinois est pointé du doigt, Peter Daszak explique : «Au début de la pandémie, la Chine a été très transparente. […] La politique d’information a changé lorsque Trump a commencé à parler de «virus chinois» dans le cadre des demandes de paiement de réparations.» Conséquence ? «Les chercheurs chinois sont devenus beaucoup plus nationalistes, ils publient à nouveau davantage dans des revues chinoises et recherchent moins la collaboration. C’est une véritable perte, y compris pour la sécurité mondiale.»

De son coté, Christian Frei explique que «nous vivons à une époque d’inversion perfide et paranoïde de la vérité», dans laquelle «nous perdons tous nos repères dans [un] brouhaha». Il ajoute : «Les scientifiques sont victimes d’une nouvelle économie de l’attention qui ne vise que les clics. Réduire des relations complexes à des réponses simples est tout simplement impossible. En même temps, les scientifiques sont désagréables pour tous ceux qui utilisent des récits pour faire de la politique.»

Volker Thiel avance qu’en Suisse, «celui qui s’expose trop sur les médias sociaux se fait insulter ou même menacer». Il ajoute: «La grande question pour moi est de savoir comment la politique européenne va réagir : Va-t-elle continuer à soutenir la science ou la combattre à l’avenir, comme le fait actuellement le gouvernement américain?»

Clap de fin pour la tibétologie en Suisse

L’Université de Berne supprime l’enseignement de la langue et de la culture tibétaines et mongoles à cause du faible nombre d’étudiant·es pour la spécialisation «dans le cadre d’un professorat arrivant à échéance». L’Université de Berne souhaite réorganiser la Faculté d’histoire et de philosophie, en particulier son département des sciences des religions, auquel se rattachait la tibétologie, vers une recherche «empirique» des sciences des religions ayant «un lien avec le présent et une pertinence pour la société». Cela répondrait à la fois à des considérations scientifiques et à «un grand intérêt» chez les étudiant·es.

«On n’a pas renouvelé mon contrat», confirme Yannick Laurent, l’actuel chargé des cours (Sprachlektor) de tibétologie. Le nombre d’étudiants, selon lui, est stable, «entre cinq et dix» par année pour huit à dix heures de cours par semaine, ce qu’il juge comparable à ce qui se pratique dans d’autres universités européennes.

Selon l’article du Temps, la disparition de la tibétologie en Suisse s’inscrit dans le contexte particulier, celui d’une offensive des autorités chinoises pour supprimer la notion de Tibet qui, depuis 2023, est interdit en Chine suite à la promulgation d’une nouvelle loi. Pékin fait également pression à l’étranger pour imposer la toponymie chinoise Xizang.

«La recherche ne progresse que par la coopération»

La journaliste Anna Weber souligne dans son article l’importance de la collaboration internationale dans la recherche. Une telle coopération entre des universités américaines et chinoises aurait par exemple mené à la découverte de l’importance de la prise d’acide folique pendant la grossesse pour prévenir, dans 75% des cas, une malformation congénitale (le spina-bifida).

L’autrice regrette les pressions sur la collaboration internationale, que ce soit avec la Russie, la Chine ou avec l’Union européenne. Par exemple des lois anti-espionnage strictes permettent au régime chinois de criminaliser pratiquement tout transfert de données à l’étranger et depuis 2023, les chercheurs de l’étranger n’ont plus accès à la principale base de données académique de Chine. Autre exemple, «l’angle mort» de la recherche climatique en arctique: la moitié de l’arctique étant russe, les collaborations et l’accès aux données ne sont plus garanties suite aux sanctions contre la Russie depuis la guerre en Ukraine.

«La question désagréable devrait être posée beaucoup plus souvent lors des décisions politiques : Combien de progrès scientifiques sommes-nous prêts à abandonner pour protéger des intérêts économiques ou géopolitiques ? […]

Il existe de nombreuses raisons de limiter la collaboration entre les scientifiques. Parfois, il s’agit de donner un signal. Parfois, il s’agit de la sécurité nationale. Après tout, de nombreuses technologies et découvertes scientifiques n’ont pas seulement une utilité civile, mais éventuellement aussi militaire. Et parfois, il s’agit de la suprématie économique. Car la connaissance des dernières avancées dans le domaine de la haute technologie, de la médecine ou de l’intelligence artificielle est depuis longtemps un facteur économique décisif. Tous ces arguments ont leur raison d’être. Mais ils doivent être mis beaucoup plus en rapport avec les coûts qu’entraînent les restrictions de la coopération scientifique. […]

Chaque restriction de la coopération ralentit l’avancée des connaissances ; de l’argent et du temps sont gaspillés pour réaliser des expériences dont le résultat est connu depuis longtemps ailleurs dans le monde ; des vies ne sont pas sauvées parce que la découverte décisive est retardée.»

 

 

 

«L’EPFZ durcit ses conditions d’admission afin de lutter contre l’espionnage»

Comme le rapportait en décembre dernier une enquête de SWI swissinfo.ch, le durcissement des conditions d’admission de l’ETHZ afin de lutter contre l’espionnage suscitent la peur et la colère d’étudiant·es chinois·es.

L’ETHZ avait dévoilé, fin octobre, les contrôles de sécurité qui seraient dorénavant effectués sur les candidatures d’étudiant·es étranger·ères de certains pays. Afin de respecter la loi fédérale suisse sur le contrôle des biens à double usage, des biens militaires spécifiques et des biens stratégiques et la loi fédérale sur l’application des sanctions internationales, «l’institution est tenue de minimiser le risque de fuite de technologies et de connaissances susceptibles d’être utilisées à des fins militaires vers des pays faisant l’objet de sanctions internationales».

Le contrôle de sécurité de l’institut est basé sur quatre critères : le pays d’origine, la provenance d’un établissement présentant un risque pour la sécurité, les financements par le biais d’une bourse d’un pays sanctionné ou de sources douteuses, le domaine d’études. Le premier critère est le plus controversé : «Nous ne savons pas comment l’EPFZ définit la ‘biographie’», déclare un étudiant chinois. «En outre, tous les candidats d’une liste de 17 établissements d’enseignement chinois, 16 russes et 7 iraniens qui sont considérés comme un « risque pour la sécurité » doivent faire l’objet d’un contrôle.»

Presque tous les domaines d’études de l’ETHZ sont concernés, du fait qu’ils puissent également être utilisés à des fins militaires.

Le nombre d’étudiants chinois a augmenté fortement ces dernières années : entre 2010 et 2023, ce nombre est passé de 271 à 1362 à l’ETHZ, et de 139 à 598 à l’EPFL. Pourtant, le taux d’acceptation des candidat·es chinois·es aux masters de l’EPFL a considérablement diminué au cours de ces années, passant de 44% à 12% entre 2014 et 2024. Un taux inférieur au taux d’acceptation international (21%). L’EPFZ n’a pas fourni de statistiques sur ce taux.

Finalement, alors que de nombreux·euses étudiant·es chinois·es voient les études à l’étranger dans des pays occidentaux comme un moyen de fuir un pays autoritaire, le porte-parole de l’EPFL, Emmanuel Barraud, a affirmé: «les candidatures des étudiants étrangers sont évaluées sur la base de multiples critères, parmi lesquels les capacités sont primordiales, car cela évite que notre école ne soit utilisée comme un ‘refuge politique’ pour les personnes qui n’ont pas les qualifications nécessaires pour suivre nos cours.»

Le service de renseignement autrichien tient une liste de chercheurs de l’EPFZ

Les hautes écoles suisses bénéficient de l’expertise d’étudiants et de chercheurs du monde entier. Mais la recherche de pointe est aussi un terrain fertile pour les activités d’espionnage et les sociétés de couverture, comme celle du ressortissant iranien qui utilisait sa start-up sur le campus de l’EPFL pour livrer le système de navigation pour un drone dans son pays qui a ensuite été utilisé pour tuer trois militaires américains dans une base en Jordanie. Cette technologie de navigation était à double usage et l’EPFL ne savait pas qu’elle allait être utilisée à des fins militaires.

Les services secrets étrangers profiteraient de notre faible défense contre l’espionnage, estime l’historien Adrian Hänni, spécialisé en histoire des services secrets. «Dans le domaine du contre-espionnage, il y a peut-être quelques dizaines de fonctionnaires à Berne qui doivent faire face à cette menace et beaucoup de mesures sont plutôt édentées». Le cas actuel de l’EPF-Lausanne montre justement à quel point l’Iranien Mohammad A., accusé, a agi en dilettante, dit-il.

A l’Université de Graz, les demandes de coopération jugées peu sérieuses venant de scientifiques de l’EPFZ sont envoyées directement au service de renseignement autrichien, notamment dans le contexte du risque potentiel d’influence des services de renseignement chinois sur la recherche en Europe.