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Sujet: March for science

Pour une science incorruptible

Konrad Paul Liessmann, professeur de philosophie et d’éthique à l’Université de Vienne, discute de la Marche pour la Science : s’il est nécessaire de défendre la science contre les attaques de Trump ou d’Orbán, la liberté dans la recherche est compromise depuis bien longtemps et pour des raisons plus essentielles. Liessmann dénonce l’importance croissante des fonds tiers dans la recherche sous contrat, le jugement de l’excellence à partir des indicateurs bibliométriques, l’alignement de la recherche sur le marché américain de la science, les conditions de travail précaires de la relève académique, le « corset enchaînant » du système de Bologne, qui étouffe tout esprit de liberté dans la recherche ou l’enseignement, ou encore l’avènement du discours du politiquement correct qui règnerait dans les sciences sociales et humaines.

Le manque de confiance envers la science ne serait ainsi pas seulement le produit d’un manque d’éducation des amateurs·rices des théories du complot, mais la conséquence de la perception que la science peut être malléable dans certains domaines sensibles de la politique et de l’économie. Selon lui, regagner la confiance ne peut passer que par une pratique scientifique capable de débattre de controverses ouvertes de manière indépendante et incorruptible.

La couverture médiatique de la Marche pour la Science

Le magazine Science a analysé les articles de presse au sujet du « March for science ». Les médias en ont beaucoup parlé aux Etats-Unis, où il y avait le plus grand nombre de participants. La plupart des échos étaient positifs, mais Fox News et CNN ont donné la parole à un climatosceptique de l’Université de Princeton, qui a critiqué le fait que la manifestation se focalisait entre autres sur le changement climatique. « Well, most of the don’t know any science. It’s sort of a religious belief for them. » Ces émissions ont été critiquées ensuite pour avoir donné la parole à un sceptique du changement climatique et non aux « 97 ou 98 » scientifiques qui estiment que ce phénomène est réel. En Grande-Bretagne, la BBC reporte une « celebration of science amid fears research is under threat from a ‘post-truth’ age and Brexit ». Certains articles ont également repris une affaire de l’année passée, où un politicien a attaqué les économistes pendant la campagne pro-Brexit : « People have had enough of experts ». En France, les médias étaient occupés par des sujets d’actualité plus pressante, mais le Monde a couvert ce sujet avec deux articles. L’article de Science conclut que la marche a été un succès grâce aux pancartes qui reflètent la créativité et l’humour des participants, antidotes à la peur des sciences.

En colère, la science se défend

De nombreuses marches pour la science ont eu lieu dans plus de 500 villes du monde samedi ; à Genève, 600 personnes se sont réunies. Les initiateurs du mouvement né sur Internet entendaient célébrer le rôle de la science dans la société et rappeler les fondements de la démarche scientifique. En Suisse, les organisateurs n’ont pas insisté sur les récentes coupes budgétaires aux États-Unis ou les freins à la mobilité scientifique, afin que la marche ne soit pas perçue comme une manifestation partisane.

Soutenant le principe de la mobilisation, Nouria Hernandez, rectrice de l’Unil, affirme que « certains faits sont largement établis ; les nier, c’est remettre en cause le principe même d’une poursuite de la vérité. Et quand cela provient du dirigeant d’une des principales puissances mondiales, c’est grave ». Pour d’autres, « la marche est une mauvaise idée. Elle menace de discréditer la nature objective de la recherche scientifique, qui est si cruciale à son identité », écrit ainsi Arthur W. Lambert, un chercheur américain.

Les chercheurs défendent la science indépendante des intérêts partisans

Une marche pour la science aura lieu demain à Genève et dans plus de 500 villes du monde. Le mouvement est parti des États-Unis avec l’objectif de protester contre plusieurs décisions de la nouvelle administration, mais c’est désormais plus généralement pour rappeler le rôle primordial de la science et contester sa décrédibilisation à des fins politiques que des scientifiques et des citoyen·ne·s du monde entier y participeront.

Pour Jean-Jacques Aubert, professeur à Neuchâtel et président de l’Académie suisse des sciences humaines et sociales, la tendance du monde politique à ignorer certains faits scientifiques existe déjà en Suisse, par exemple concernant la persistance, malgré des études statistiques, de l’idée selon laquelle les titulaires d’un diplôme en sciences sociales ou humaines se retrouvent au chômage après leurs études.

La science pour la vie démocratique

La « politique basée sur l’évidence » est censée rendre l’action des pouvoirs politiques plus efficace et performante. Les faits scientifiquement obtenus complètent la politique et améliorent la qualité des discours politiques. Ils rendent les discours non seulement plus informatifs, mais également meilleurs, car les participants reviennent plus souvent aux arguments de leurs opposants et appuient plus leur argumentation sur le bien commun. Les positions ne sont donc pas formulées par intérêt personnel mais s’orientent plutôt aux défavorisés et au bénéfice du plus grand nombre de personnes.

Les scientifiques ont le potentiel d’amener des connaissances aux débats, de partager leurs résultats avec les citoyens et ainsi de créer un débat de bonne qualité. Ce potentiel est, selon les auteur·e·s, en grande partie inutilisé, les scientifiques étant fortement sous-représentés dans les débats politiques. La « March for Science » à Genève aurait comme objectif d’attirer l’attention sur l’importance de l’accès public à des connaissances pour la liberté et prospérité des gens. Alors que les faits alternatifs se répandent aux États-Unis et que la meilleure université hongroise est fermé à cause de son indépendance vis-à-vis du gouvernement, une manifestation est nécessaire.

Scientists, Stop Thinking Explaining Science Will Fix Things

À l’occasion de la March for Science, il est important que l’autorité scientifique ne soit pas perçue comme une autre forme d’élitisme de gauche. L’auteur de l’article estime que des scientifiques pourraient, au lieu de sermonner, communiquer différemment avec le grand public. Plutôt que se contenter d’expliquer pourquoi certaines théories populaires sur la vaccination ou le réchauffement climatique sont fausses, la communication scientifique devrait appeler aux émotions et aux valeurs du public, expliquer pourquoi la recherche est importante pour l’auteur·e personnellement et essayer de gagner ainsi la confiance du public. Des compétences rhétoriques sont essentielles, et moins celles de conférencier·ère.

Les sciences face au pouvoir

Peter Strohschneider, Historien médiéval et président de la Société allemande de recherche, estime que les sciences doivent se prononcer, « par exemple pendant le « March for Science », pour une société pluraliste, contre les ennemis vulgaires de la recherche et contre le mépris autocrate contre la critique. Cette [science] n’est pas la propriétaire de la vérité, mais l’instance d’une recherche de vérité éclairée, moyennant des méthodes fiables. Et seulement si elle se prend au sérieux de cette façon, elle peut contribuer à ce que les questions de vérité ou mensonge soient traitées comme une question de fait et non une question de pouvoir. »

Pourquoi les scientifiques autour du monde entier participent au March for Science

Le 22 avril 2017, il y aura plus de 400 manifestations dans plus de 35 pays qui sont dédiés à la défense des sciences. Ces « March for Science » ne dénoncent pas seulement l’administration de Donald Trump, mais également des tendances locales contre les sciences. Les sujets adressés par des participants de la marche incluent la défense de la libre circulation des chercheurs, la liberté académique, la lutte contre des coupes budgétaires, le rôle des sciences aux gouvernements, et l’engagement en faveur de la diversité dans les sciences.